Retrouvés, de Gilles Hustaix : huit destins, une même flamme !
Alain Jamot : un écrivain vous parle de Retrouvés

Alain Jamot est écrivain et conseiller littéraire, ancien co-directeur de la collection Signe de Piste et auteur, sous le nom de plume de Franz Savigny, de la série d’espionnage/forces spéciales : Les Condottieres
Alain est aussi professeur d’écritrure créative à l‘Institut Suisse Désir d’Ecrire où il a eu Gilles Hustaix pour élève !
Il y a des livres qu'on referme avec l'envie de se lever et de saluer. Retrouvés, cinquième volet de la saga Officiers perdus de Gilles Hustaix, en fait partie. Le lecteur y traverse les sables de Libye, le bocage normand, les caves de Saint-Malo, les ruelles de Sarlat, les salons de Tourcoing, les rizières du Tonkin, les rives du Lago Argentino et les plages de Tel Aviv. Il y croise des héros connus et des héros anonymes, des bourreaux et des justes, des soldats qui doutent et d'autres qui ne doutent jamais. Et il en ressort avec une conviction : le courage n'est pas un mot de manuel, c'est une affaire de visages, de prénoms et de choix faits dans l'urgence. Précisons d'emblée ce qui fait l'originalité de l'ouvrage : Retrouvés n'est pas un roman au sens classique, c'est un recueil de nouvelles et c'est tout son génie. Chaque chapitre porte le prénom de son héros, Oumar, Peyo, Jean-Baptiste, Paul, Bertrand, Kurt, Souen, puis Rachel et Pampi, et chacun forme un récit complet, avec son décor, son tempo et son dénouement. On peut les lire séparément, un soir chacune, comme on ouvrirait une série de portes sur des époques différentes.

La première nouvelle est peut-être la plus émouvante. Elle suit Oumar Abdraman Mahamat, dix-sept ans, fils d'un ancien combattant de 14-18, qui quitte son village de l'Ennedi pour rejoindre le régiment de tirailleurs du Tchad. Nous sommes en 1941. La France est à terre, et c'est du fond de l'Afrique que part la reconquête.
Le colonel qui les commande est un cavalier du Nord de la France que personne ne connaît encore, un certain Philippe Leclerc de Hauteclocque. Oumar le trouve raide, distant, bref un peu « pète sec ». Et puis il le voit courir avec ses hommes pour détruire les avions italiens de Koufra, mener lui-même une charge à la baïonnette, bluffer une garnison entière en faisant tirer un unique canon depuis des positions sans cesse changeantes pour faire croire à une batterie complète. Le regard d'Oumar change, et le nôtre avec lui. Leclerc devient une sorte de sorcier blanc, un chef qui ne reste jamais planqué. La scène du serment de Koufra, où Leclerc fait jurer à ses hommes de ne déposer les armes que lorsque le drapeau flottera sur la cathédrale de Strasbourg, donne le frisson. Et quand, dans la cour du fort d'El Tag, le colonel remet lui-même ses galons de caporal au jeune Tchadien au bord des larmes, puis l'embrasse, on comprend ce qu'était cette fraternité d'armes où, comme le dit le capitaine Massu, le sang serait rouge quelle que soit la couleur de la peau. On suit ensuite Oumar au Maroc, où il découvre l'océan et se baigne sans savoir nager, en Angleterre sous les averses, en Normandie, à Paris, à Strasbourg et jusqu'au nid d'aigle de Berchtesgaden. Cinq années de guerre, quatre grades gagnés au feu, une croix de guerre avec palme. Et au bout, un simple désir : rentrer au village, épouser sa promise, avoir des enfants. C'est peut-être cela, le vrai héroïsme : se battre sans haine et rentrer chez soi sans orgueil.

La deuxième nouvelle, celle de Peyo, contient l'une des séquences les plus réjouissantes du livre. Le 25 août 1944, le jeune Basque, chef du char « Luxembourg », vient de neutraliser un blindé allemand près du jardin du Luxembourg. Paris est libéré. Une femme d'une élégance folle tente de grimper sur son char en talons hauts : c'est Elina Labourdette, actrice, qui l'invite avec son pilote Bertrand à une fête sur sa terrasse du boulevard Exelmans, face à la tour Eiffel.Et là, entre deux boogie-woogies sur « In the Mood », surgit un homme d'une beauté presque irréelle, que Peyo prend d'abord pour un acteur d'Hollywood. C'est Jean Marais. Le comédien écoute le récit de ces garçons de dix-huit ans qui ont tout quitté pour suivre Leclerc, et une question le brûle : est-il trop tard pour les rejoindre ? Le lendemain à six heures, malgré la colère de Cocteau, il est au rendez-vous du Luxembourg. Il deviendra estafette à la 2e DB, porteur de messages entre l'arrière et le front, en jeep ou à moto.
Gilles Hustaix saisit ce moment avec une justesse remarquable. La marche nocturne de six kilomètres jusqu'au Luxembourg, où Marais confie son homosexualité à ses nouveaux camarades et reçoit en retour une acceptation aussi rugueuse que fraternelle, est d'une grande humanité. Puis vient le défilé du 26 août, De Gaulle descendant les Champs-Élysées, Peyo lançant à Elina du haut de sa tourelle « Besoin d'un taxi, Madame ? », et Jean Marais la hissant sur le char. On y est. On entend la foule.
Mais l'auteur n'oublie jamais la leçon antique qu'il rappelle avec élégance : la roche Tarpéienne est proche du Capitole. Trois mois plus tard, à Strasbourg, une balle de sniper frappe Peyo à la tête. Et ce qui suit, une expérience aux frontières de la mort, entre tunnel de lumière et apparition de saint Michel, patron des parachutistes, est l'un des passages les plus audacieux et les plus intrigants du recueil.

Au cœur du livre, il y a surtout eux : des jeunes gens de dix-sept, dix-huit, vingt-deux ans, qui avaient une vie devant eux et qui l'ont mise en jeu sans calcul. Il y a Bertrand, qui renonce aux études et à l'entreprise familiale, vole la barque de son parrain au cap Gris-Nez et traverse la Manche à la rame en six heures, chavirant dans le sillage d'un cargo avant de toucher Douvres sous les applaudissements. Il y a Peyo, bachelier de Marrakech qui voulait étudier la médecine et qui suit Leclerc dès que celui-ci monte sur l'estrade de son lycée. Il y a Jean-Baptiste, contrebandier basque recruté dans une prison de Pampelune par un colonel écossais des services spéciaux britanniques, formé au parachutisme et à l'espionnage, largué sur Saint-Malo. Quand il apprend que sa camarade Caroline, ancienne gymnaste devenue « monte-en-l'air », a été trahie et livrée à la torture, il ne consulte pas Londres. Il applique la maxime qu'on lui a enseignée, se débrouiller seul, et attaque avec deux Bretons une planque SS pour la délivrer. « Une Savoyarde sauvée par un Basque et deux Bretons. C'est ça, la France ! », conclut l'un d'eux. Difficile de mieux dire.

L'une des grandes forces de Retrouvés est de refuser la caricature. Les Allemands ne sont pas tous des monstres, et les monstres ne sont pas tous allemands.
Dans la nouvelle consacrée à Bertrand, on rencontre un personnage fascinant : le général Aloïs von Lobkowicz, prince du Saint-Empire, officier de cavalerie formé à la prestigieuse Kriegsakademie de Prusse, invité à dîner chez les Marbousset à Tourcoing en décembre 1942. Ce grand aristocrate au français impeccable, appris auprès d'une nounou, a tout du mythe du soldat germanique, sauf l'essentiel : il n'est pas nazi. Il méprise les SS, a été révulsé par les massacres des Einsatzgruppen sur le front de l'Est, et considère cette guerre comme fratricide, lui qui a des cousins dans la Royal Navy et même dans la Légion étrangère française. Et c'est lui, sur la terrasse glacée, sous les étoiles, qui dit au jeune Bertrand de dix-sept ans que s'il aime la France, il doit se battre pour elle, même contre lui. Scène magnifique, paradoxale, profondément chevaleresque. Plus tard, on le voit tenir tête avec un mépris souverain à un petit officier du SD lillois venu l'accuser de corruption. L'honneur face à la médiocrité. Car les SS, justement, sont bien là, et Hustaix leur donne des visages très différents. Il y a Dieter, le tireur d'élite de Strasbourg, désabusé, qui ne croit plus au Reich de mille ans ni au mythe de l'aryen infatigable, et qui découvre avec fureur qu'on droguait les soldats à la Pervitine. Il y a Hendrick, l'Alsacien de la division Das Reich, séduit par le rêve pseudo-médiéval de Himmler, qui a pourtant le réflexe d'un homme d'honneur quand l'un de ses hommes veut s'en prendre à une adolescente. Il y a ce Feldwebel brutal, sorti des bas-fonds de Munich. Il y a le petit arriviste du SD, et l'agent alsacien qui s'infiltre dans un réseau de résistance pour livrer une parachutiste à la torture. Ce kaléidoscope de destins rend l'ennemi plus inquiétant,parce que plus humain, et le choix de résister d'autant plus admirable.

Il y a Paul, jeune séminariste de Sarlat, qui organise avec un hôtelier résistant un faux pèlerinage à Lourdes pour faire passer des familles juives en Espagne. Il apprend aux enfants le « Notre Père », leur explique que Jésus était juif, décore un car scolaire de guirlandes et de croix, et quand un sous-officier SS veut entraîner une jeune fille dans un champ, cet homme d'Église qui n'a jamais frappé personne s'interpose, crucifix en main. La nouvelle est à la fois drôle, tendre et bouleversante, et les adieux au col du Pourtalet serrent la gorge.

Et puis il y a Kurt, qui n'est pas français de naissance mais qui le deviendra par le sang versé. Parachutiste allemand à Carentan, il assiste à une scène inoubliable : un sonneur de cornemuse écossais qui traverse désarmé le champ de bataille pour aller chercher une petite fille, sous un silence absolu, sans qu'un seul coup de feu ne soit tiré. Prisonnier, il s'engage dans la Légion étrangère, devient l'un des pionniers des légionnaires parachutistes, sauve son jeune lieutenant sur la RC4, le perd à Diên Biên Phu en lui tenant la main, et le salue d'un mot qui résume tout le livre : Waffenbrüder, frère d'armes.
Les dernières nouvelles élargissent la perspective, avec deux héroïnes trop jeunes pour le seconde guerre mondiale.

Souen est la sublime eurasienne qui lorsqu’elle était barmaid au Normandie à Hanoï faisait rêver les soldats qui partaient au feu, vous la retrouvez en Patagonie où elle a ouvert son second restaurant « Souvenirs de Paris »

Que s’est ‘il passé entre Rachel et Pampi après leur romance sur fond de « Paix en Galilée » ?
C’est l’objet de la huitième et dernière nouvelle
Gilles Hustaix écrit comme on raconte à la veillée, avec chaleur, avec des digressions historiques qui instruisent sans jamais ennuyer, avec des dialogues vifs où l'humour de caserne côtoie la gravité. Il a le goût des sensations : l'odeur de terre chaude de l'Afrique, le sel de l'Atlantique à Temara, l'herbe mouillée du Yorkshire, l'âcre fumée des blindés à Dompaire. Il sait aussi ménager l'émotion pure : un colonel qui embrasse un caporal, un géant écossais qui porte une enfant sur sa cornemuse, une mère qui murmure à un jeune prêtre qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il a fait.

Surtout, il a une foi communicative dans l'idée que l'histoire est faite par des individus, et que chacun, à un moment donné, peut choisir d'être à la hauteur. L'auteur, lui-même ancien du 13e régiment de dragons parachutistes, dédie son livre à ses frères d'armes, et cela se sent à chaque page : il y a là une connaissance intime de ce que signifie l'engagement, la peur dominée, la loyauté envers le camarade blessé qu'on n'abandonne jamais.
Pourquoi faut-il le lire ? Parce que Retrouvés est un livre qui réconcilie. Il réconcilie la grande Histoire et les petites histoires, Leclerc et un tirailleur de l'Ennedi, Jean Marais et un pilote de char du Nord, un prince de Bohême et un bachelier de Tourcoing, un parachutiste allemand et la Légion étrangère. Il rappelle que la Libération fut aussi l'œuvre d'Africains, d'Espagnols républicains, de Basques, de Bretons, de Savoyardes, d'anciens contrebandiers et de futurs prêtres. Parce que le format des nouvelles en fait une lecture idéale : chaque récit se déguste pour lui-même, et l'ensemble compose une fresque d'une ampleur étonnante, de 1941 à 1985. Et parce qu'à l'heure où l'on parle tant de héros sans jamais en montrer, voici un livre qui en regorge, avec leurs doutes, leurs fautes, leurs amours et leur courage jusqu'à la mort. On les a peut-être perdus. Gilles Hustaix nous les fait retrouver. On ne le remerciera jamais assez.
Alain Jamot


Et si vous les retrouviez à votre tour ?
Le regard d’Alain Jamot vous a donné envie de découvrir Oumar, Peyo, Bertrand, Kurt, Souen et les autres ? Plongez dans Retrouvés, le nouveau recueil de Gilles Hustaix.


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